shadow
shadow
Nos journées estivales à Ouled Yaneg Kerkennah se suivaient mais ne se ressemblaient pas. Tout était laissé au hasard d’une marée, d’une rencontre fortuite, d’une idée originale, d’un mariage. Les cérémonies du mariage kerkennien, véritable festival de sons et de couleurs, durent trois jours. Le temps où les festivités duraient sept jours et sept nuits est révolu.

Un rendez-vous avec les traditions

Quelques jours avant le début des cérémonies, les mères des futurs mariés font le tour du village invitant parents, voisins et amis. Rien de grave si elles en oublient quelques uns. De toutes les façons, tout le monde s’invite au mariage. A Kerkennah, c’est un code social.

Je me souviens encore de ces femmes arborant leur fouta aux rayures rouges et jaunes, leur sarwel aux rayures multicolores dont le bas est paré avec un tissu en broderie anglaise,  leur bechkir  qui couvre la tête et les épaules et leur chapeau de paille. « Jit nesteden fikom » disaient-elles. Je suis venue vous inviter… Ces visites annonçaient le début des festivités; une promesse d’une grande animation et surtout un nouveau rendez-vous avec les traditions du mariage kerkennien. Le premier jour du mariage est marqué par la Koffa (le couffin).

Au gré des marées

Selon les traditions, le marié offre à sa future épouse un couffin rempli de hénné, de souak, d’encens et autres produits de beauté. Le futur marié et ses proches emportent le couffin et se dirigent vers la plage, accompagnés d’une troupe musicale. Une dizaine de felouques à voile latine, parées des plus beaux foulards les attend. L’heure du départ n’est pas précisée lors de l’invitation. Tout dépend de la marée. Les pêcheurs choisiront le moment propice pour partir. Le jour J, nous guettons le départ des felouques. Pas question de rater la koffa ! Les eaux de la mer montent, le vent se lève. Je tends les oreilles, j’attends que le bruit du tbal et de la zokra fende le silence annonçant le départ imminent des felouques. Mon cœur bat. Trois points de départs sont possibles en fonction de la proximité du domicile du marié. Je me précipite vers la plage. Les habitants du village commencent à se rassembler. On regarde à droite et à gauche. On identifie le point de départ. On se précipite. Vais-je trouver une place dans une felouque? Je me faufile, je monte. On hisse la voile.

Entre ciel et mer

Les plus privilégiés sont embarqués dans la plus belle et plus grande des felouques réservée au futur marié et à deux musiciens. Deux autres musiciens restent sur la plage pour animer l’attente de ceux qui n’ont pas eu la chance de partir. On prend le large. L’ambiance est joviale. Femmes, hommes et enfants ont les yeux rivés sur la felouque du marié. La musique nous parvient tant bien que mal, au gré du vent. On se dirige vers les eaux profondes. Je n’aperçois plus la terre ferme. Nous sommes au beau milieu de la mer. Le temps s’arrête. Je me laisse emporter par la magie du moment. Les felouques se rassemblent. On jette l’ancre.  Les gens dansent, applaudissent, les you-yous s’élèvent vers le ciel. On se baigne, on rigole. On remonte à bord.  On hisse la voile de nouveau et on se dirige vers le rivage. Je regarde ces felouques à l’allure fière et ces foulards aux mille couleurs qui décorent les antennes de leurs voiles. Je pense à mes ancêtres, hommes de la mer, hommes de la Méditerranée.  Que signifiait pour eux cette cérémonie ? Était-elle un hommage à la mer ou aux saints de la mer? Venaient-ils de l’autre côté de la Méditerranée où l’on perpétue aujourd’hui encore les processions à la mer? Des questions qui me taraudent encore et encore. Les premières maisons blanchies à la chaux apparaissent, puis la foule qui attend sur le rivage. Le moment crucial approche. Le marié est jeté à la mer. Les felouques continuent à avancer vers le rivage. Il va devoir nous rejoindre à la nage. Tout insulaire qui se respecte doit savoir nager et endurer l’effort. Il faut être à la hauteur de l’épreuve.  La musique qui me parvient de la grande felouque commence à se mélanger avec celle qui me parvient du rivage.  Nous accostons. Nous descendons. Nous sommes mouillés, les algues nous collent aux pieds. Vous l’avez sans doute deviné, nul besoin d’apparat pour cette fête. Les musiciens se rassemblent. Ils forment à nouveau un quatuor.Les amis et les cousins du marié dansent avec les sanjak, drapeaux aux couleurs rouge et vert hérités de l’époque beylicale. Deux à deux, ils s’éloignent les uns des autres, se rapprochent, se croisent et s’éloignent à nouveau. Nous attendons l’arrivée du marié que nous apercevons de loin. Encore quelques brasses. Il est là, les femmes lancent des you-yous, bien mérités par notre héros.

Sur la terre ferme

Le marié est en première ligne, précédé par les danseurs au sanjak et la troupe musicale. La foule s’organise. Tout le monde se dirige vers le domicile des parents de la future mariée. Notre marche est rythmée par cette musique d’origine ottomane et aux influences multiples. On croise des cousins, des amis, des voisins, tous au rendez-vous pour s’immerger dans cette tradition ancestrale. On se salue  furtivement. Il ne faut pas entraver la marche. Nous nous fondons dans les ruelles tantôt étroites, tantôt plus larges. L’itinéraire est pratiquement toujours le même, moyennant un passage obligatoire devant le marabout Sidi Abdesselem. On arrive chez la mariée. On entre. On occupe le patio. Un cercle vide au milieu est réservé aux musiciens et aux danseurs. Les verres de grenadine et de sirop de menthe arrivent comme une bénédiction pour rafraîchir les invités. Le rouge et le vert des boissons rappellent les couleurs des sanjak. La future mariée est peut-être en train de nous observer depuis la fenêtre de sa chambre. Mais personne ne peut la voir.Le temps n’est pas encore venu… Quelques chansons plus tard, la foule quitte la maison. Des petits groupes se forment, discutent puis se séparent. A quelques heures avant le coucher du soleil, un moment de répit s’impose avant de se préparer pour les festivités nocturnes.

Comments

  1. Asma    

    Un article haut en couleur qui nous plonge dans le cœur de kerekennah, un vrai plaisir de lecture et un article vraiment touchant, merci pour ce bon moment de voyage !

    1. Mehdi Kachouri    

      Merci Asma pour votre commentaire sur l’article de Manel, en effet une vraie immersion sur les îles de kerekennah…

  2. WEG    

    Nostalgie douce et pleine de tendresse de cette communion des âmes…
    Merci pour ce texte qui invite à partager ces instants d’espérance du bonheur des couples naissants et d’hommage à la mer… Kerkennah est un archipel plein de mystères et de richesses qu’on a envie de gouter…

    1. Mehdi Kachouri    

      Bonjour Weg, en effet un merveilleux texte écris par Manel Chaabane, les mystères de Kerkennah sont immense mais insaisissable ….

      1. Manel Chaâbane    

        Merci Weg. Partager ces moments est un plaisir pour moi.

  3. WEG    

    Insaisissable, hhhmmm zut j’espérais résoudre certains mystères que Kerkennah porte en elle !

  4. Souad    

    Les mariages kerkenniens sont les plus simples, les moins onéreux, les plus conviviaux et les beaux. Cette tradition ancestrale solidifie les liens entre villageois, la koffa c est un moment magique à ne surtout pas rater durant un mariage. Merci Mme chaabane manel votre texte ” c est que du bonheur”.

    1. Mehdi Kachouri    

      Merci Souad pour ton commentaire, et surtout merci pour Manel 😉

  5. Marah    

    Bravo Manou, ama rabi yihdik, talaftna fil Koffa 😛
    N’est ce pas Donia ?

    1. Donia    

      Et dire que notre aroussa ne nous a même pas fait de koffa

    2. Manel Chaâbane    

      C’est la faute à pas de chance 🙂

    3. Manel Chaâbane    

      Il faut passer tout l’été à Kerkennah ou alors il faut vraiment avoir de la chance 🙂

  6. wafa    

    Nostalgie quand tu nous tiens, j’ai voyagé dans le temps en lisant cet article, chaque mot écrit est minutieusement pensé et amoureusement vécu, un descriptif detaillé de “la coffa” qui ne fait que “i7ayarli mwej3i”. Merci Manel pour ce court moment de bonheur.

    1. Manel Chaâbane    

      C’est moi qui te remercie Wafa.

    2. Manel Chaâbane    

      Et puis la Koffa au mois d’avril, c’est un risque 😉

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *