shadow
Kerkennah, un patrimoine culturel et émotionnel en héritage
5 (100%) 7 votes
Kerkennah, appelée aussi « le paradis » de la Tunisie par la plupart de ceux qui ont déjà déposé leur valise en ce lieu bordé de palmiers, et de ceux qui se révèlent être les héritiers de la culture de la pèche aux poulpes et des Tbal jusqu’à l’aube, recèle un secret intergénérationnel ancestral : la transmission des terres.
Aujourd’hui, nous abordons un sujet que certains Kerkenniens de naissance ont du connaitre au cours de leur vie. La question de l’héritage. Cette question de société, qui reste au cœur des discussions des familles kerkenniennes, révèle des aspects bien plus complexes qu’il n’y paraît.

De la Terre à la Mer(e)

Le couscous aux poulpes, le legmi, le tchich (cf. rubrique Recette de cuisine)… il existe à Kerkennah une culture d’un savoir-faire qui se transmet à travers les âges. Il est très courant, lorsque vous parlez avec un tel ou un tel sur l’ile, de voir combien il a été influencé par ses aïeux. Cette fierté d’apprendre de ses parents et de ses grands parents, revêt un caractère qui ressemble presque à de l’orgueil. Pourtant le Kerkennien, n’a que faire des objets, des artifices, du matériel, bien au contraire, il s’accroche aux souvenirs, aux proverbes, à la famille.
Alors lorsque la terre de ses aïeux est en danger, et qu’une personne pose ses pierres pour déclarer qu’il souhaite posséder la terre d’un autre Kerkennien, les conflits viennent miner les rapports courtois des Kerkenniens.
Tout d’abord, laissant de coté le lien émotionnel, il existe un cadre juridique précis en Tunisie qui confère aux citoyens l’héritage de la Terre. La Tunisie vit après la révolution, son apogée en matière de droit sur l’héritage. Les législateurs ont consacré en 2014 dans la Loi fondamentale l’égalité entre l’homme et la femme aux articles 21 et 46. Cette avancée conforte les dignes héritiers de l’ancien président Habib Bourguiba, en s’inspirant du fameux code du statut personnel promulgué en 1956. Bien que tous les aspects normatifs poussent à croire qu’une égalité et une équité existent bel et bien entre les tunisiens et les tunisiennes, dans la réalité ces derniers sont encore en pourparler s’agissant de la réforme de la loi sur l’héritage.
La loi sur l’héritage, fortement inspirée des principes de la loi coranique et donc du droit musulman, confère des droits de succession distincts en fonction du genre.

Terre de Kerkennah par Imèn et Ahmed Kaaniche

Terre de Kerkennah par Imèn et Ahmed Kaaniche

En effet, la loi musulmane prévoit que :

« La fille hérite de la moitié de la part du garçon. Si elle est fille unique, cette part est portée à la moitié des biens de l’ascendant (et aux deux tiers si elles sont plusieurs filles) et cela, grâce à un amendement du Code du Statut Personnel en date de 1959, modifiant la disposition coranique, faisant prévaloir sur la fille unique l’agnat (oncle paternel ou son fils), réforme faite sans résistance, acceptée avec l’ensemble révolutionnaire du code du statut personnel »

Cette première contradiction fait naître une source de conflits dans la guerre des sexes à Kerkennah, puisque les kerkenniennes sont en tout point égales aux hommes. Elles vont à la pêche, elles travaillent dans les champs, elles s’occupent des terres, confectionnent le matériel de pèche. A Kerkennah l’égalité sur la forme va de soi : les hommes aiment cuisiner sans se soucier de la culture de la femme aux fourneaux qui règne en Tunisie. C’est une question de fierté. C’est ainsi que ma belle-mère kerkennienne le dit clairement : « un vrai homme kerkennien doit savoir cuisiner ». Pourtant, sur la question de la succession des terres, les femmes sont soumises à la loi tunisienne.
Dans un deuxième temps, le conflit tourne autour de l’absence d’un encadrement juridique précis. En effet, une fois l’achat de la terre faite, par les anciens, le droit coutumier reprend ses droits. Et à Kerkennah cela signifie que des personnes peuvent venir sur vos terres déposer des pierres, signifiant ainsi leur volonté de posséder la terre. Par la suite, le seul moyen de contester en restant courtois, est de former un recours devant le tribunal de première instance en mettant tout en œuvre pour prouver que la terre appartient à son propriétaire. Ce branle-bas de combat peut parfois en repousser plus d’un, dans la mesure où la procédure paraît assez injuste pour les Kerkenniens propriétaires qui doivent prendre en charge les frais de tribunaux.
De plus, ce domaine devient de plus en plus abstrait. Certaines décisions peuvent être délicates lorsque l’on observe que certains Kerkenniens sont propriétaires d’oliviers sur d’autres terres. Cet aspect complexe révèle qu’il existe des lacunes normatives dans le code civil en droit des successions, qui ne trouvent pas de compromis.

Bien plus qu’une terre…

Les terres kerkenniennes revêtent des aspects au delà du caractère matériel. Tout d’abord historique, c’est par la solidarité des kerkenniens au combat, que ces derniers sont les premiers citoyens à obtenir le droit de posséder des terres dans la mer.
C’est aussi par les terres kerkenniennes que le président Habib Bourguiba a fui ses détracteurs, et est recueilli en exil afin de rejoindre l’Egypte.
Bien plus qu’une terre, les kerkenniens ont conféré à leurs terres, un exil, une pause, un enchantement, un accueil, un refuge pour ceux qui le désirent. A Kerkennah, les festivités sont de rigueur, le sourire, et la politesse…A Kerkennah on sait recevoir comme personne. Cet accueil chaleureux vient de l’amour des Kerkenniens pour leur ile, qu’ils sont prêts à partager avec les personnes qui ouvrent leur cœur à cette ile et s’ils sont prêts à respecter la posture de courtoisie qui a été choisie par les kerkenniens. En restant dans cette lignée de vie, avec votre joie de vivre, vous êtes certains de vous faire des amis à Kerkennah, et même d’être accepté comme l’un des leurs. Mais gare à celui qui viendrait troubler le paisible repos d’un kerkennien qui a durement travaillé toute sa vie ses terres, qui a planté ses oliviers, qui a bu le thé à la menthe sur la terrasse en jouant au Jackie…Gare à celui qui imposerait par la force à un Kerkennien, le vol de ses terres, car les terres du Kerkennien représentent son père et sa mère…Et comme on le sait tous, un père et une mère, on les respecte.

Coucher de soleil de Kerkennah par Imèn et Ahmed Kaaniche

Flouka au coucher de soleil de Kerkennah par Imèn et Ahmed Kaaniche

Quel héritage pour les nouvelles générations

Il existe des poèmes qui traversent les âges, à Kerkennah, un ancien instituteur ne cesse de répéter cette phrase : « Travaillez, prenez de la peine ; c’est le fonds qui manque le moins », apprise en français. En retrouvant la suite, parmi les fables de la Fontaine, nous avons compris qu’il existait une belle harmonie entre les échos de cette phrase dans son esprit, et le sujet de notre article. Quelque part, cet instituteur à la retraite ne finira jamais d’enseigner ses leçons de vie aux nouvelles générations…

LE LABOUREUR ET SES ENFANTS

Travaillez, prenez de la peine :
C’est le fonds qui manque le moins.
Un riche Laboureur, sentant sa mort prochaine,
Fit venir ses enfants, leur parla sans témoins.
Gardez-vous, leur dit-il, de vendre l’héritage
Que nous ont laissé nos parents.
Un trésor est caché dedans.
Je ne sais pas l’endroit ; mais un peu de courage
Vous le fera trouver : vous en viendrez à bout.
Remuez votre champ dès qu’on aura fait l’août.
Creusez, fouillez, bêchez, ne laissez nulle place
Où la main ne passe et repasse.
Le Père mort, les fils vous retournent le champ
Deçà, delà, partout ; si bien qu’au bout de l’an
Il en rapporta davantage.
D’argent, point de caché. Mais le Père fut sage
De leur montrer avant sa mort
Que le travail est un trésor.

Jean de La Fontaine

Par Imèn et Ahmed Kaaniche

A propos de l'auteur...

Imèn & Ahmed Kaaniche

Comments

  1. Mehdi Kachouri    

    Bonjour Imèn et Ahmed Kaaniche, merci pour ce très beau témoignage d’attachement au trésor de Kerkennah !

  2. Feriel    

    Oui un trésor, cet article est excellent ! Il rappelle que Kerkennah tient sa richesse exceptionnelle de l’effort de tous à en préserver la faune la flore. C’est un héritage sacré. Merci à Imèn et Ahmed de le dire si joliment.

  3. Dorra Sellami    

    Grand hôtel kerkennah
    Notre établissement se situe sur l’île de Chergui dont le nom en arabe signifie : l’orientale, c’est dans la zone touristique de Sidi Fredj. Vous y accéderez en une heure en prenant le bateau au départ de Sfax (19 Km). Il a été construit en 1960 avec une belle architecture en blocs séparés dans la palmeraie pour préserver l’authenticité et le charme de la région. Il dispose de 80 chambres, 6 suites 3 bungalows.

    Pendant vos séjours, on vous propose de déguster les spécialités de notre restaurant gastronomique qui cherche à mettre les saveurs locales à l’honneur ainsi que des plats à l’échelle mondiale : plats de qualité, accueil attentif, service soigné et cadre agréable. L’art de vivre est présent dans les moindres détails et dans chacune des assiettes. Notre équipe est à votre service, une grande famille d’immenses professionnels, harmonieuse, unie, dont le seul but est de vous offrir un niveau de prestations à la hauteur de vos attentes. Notre restaurant fait place au charme de l’art de la table kerkenienne dans un aspect typique raffiné.

    En réponse à Feriel.

  4. Feriel    

    L’assiette kerkennienne … dans la baie de Sidi Fredj… un beau programme pour les vacances estivales
    Profiter de la beauté des lieux (sans les ordures jetées par les passants !) et des fruits de la mer !!! Vivement cet été !!
    L’archipel du paradis se prépare sans doute à accueillir le visiteur j’imagine !

  5. Moncef    

    Est ce que l’opération plage propre comme à Carthage a lieu à kerkennah avec les écoles ? Programme pédagogique de sensibilisation au respect de l’environnement ?

  6. WEG    

    Oui c’est une bonne question Moncef car Hériter d’un patrimoine c’est aussi transmettre des valeurs et pour kerkennah la préservation de son environnement est une valeur majeure non ?

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *