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Le Loud, bateau emblématique de Kerkennah
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L’art naval est sans aucun doute très riche de techniques. A cet égard Kerkennah ne fait pas exception. “Être excellent marin est un art difficile aux Kerkennah” observe André Louis (1961, p. 244). Connu pour son relief marin fait de hauts-fonds, de fosses comme la bahirat el abbâsîya et de courants puissants au coeur des oueds, Kerkennah se mérite pour celui qui vient d’ailleurs. Ainsi s’explique l’histoire de Kerkennah depuis l’arrivée de la Princesse Cercinna et du Prince Yaneg (voir notre article “Des origines de Kerkennah“), à la résistance de Habib Bourguiba et jusqu’à aujourd’hui.

Ne vient à Kerkennah que celui apte à en déjouer les pièges dissimulés derrière les fonds vert-clair de posidonie ou les bleus des oueds mystérieux. Destination idéale pour celui qui veut trouver refuge et protection. Ainsi est Kerkennah !

 Le Loud (loude) : un vaisseau des carèbes, hors du temps

Dans la famille des carèbes je voudrai le LOUD. De quoi s’agit-il exactement ? “El lûd” est un bateau de Kerkennah ou carèbe autrement dit un bateau à fond plat conçu pour le cabotage sur les hauts-fonds et pour naviguer sur la côte de Tunisie. Dans la famille des carèbes, c’est le bateau plat au plus fort tonnage (sa capacité moyenne est de 5 tonneaux). Il était employé pour la pêche, le transport et le chargement et déchargement des nasses. Doté de 2 mâts dont le mât principal est plus grand que la coque, ce bateau peut atteindre 9 à 12 mètres de long pour une profondeur de moins de 1 mètre et un faible tirant d’eau de 50 centimètres. Le dernier exemplaire a été construit en 2008 pour compléter une petite flottille de 5 lûds au total dans le monde.

Ce vaisseau est une admirable structure navale pour la vie insulaire kerkennienne et rares sont les maîtres-charpentiers de l’archipel à en connaître toutes les vertus techniques. A Chergui, la famille Oulled Selem fait partie de ces quelques architectes dont André Louis mentionne le savoir-faire (1961, p. 213).

 Made in Kerkennah

La coque est faite de bois d’olivier trempé sur les hauts-fonds de Kerkennah. Ses bordages, le pont avant et celui de la poupe sont en sapin calfaté (c’est-à-dire caréné pour l’étanchéité). Les ponts avant et arrière sont précieux pour la navigation si particulière à Kerkennah. Ces planchers représentent une surface pontée d’environ 40% de la longueur d’un loud (soit 4,50 mètres pour une coque de 11 mètres). Le plancher de proue (sadda) permet au marin, pendant la pêche, de scruter le fond de l’eau en se tenant debout en avant pendant que le Loud file sur l’eau et, à l’arrêt, de relever les nasses des pêcheries fixes. Le pont arrière (coté poupe) est idéal pour pousser du fond afin de piloter le bateau à l’arrivée au port.

 Un 2 mâts pour atteindre le rivage “où il n’y a pas de mer”

Le carèbe est doté d’un gréement de 2 voiles (voire 3). Le Loud est remarquable à double titre. D’une part, sa voile latine triangulaire (trankêt) comme celle de la flouka (felouque ou barque) se situe coté proue sur un petit mât perpendiculaire au plancher. D’autre part, sa voile quadrangulaire (qlâz) de forme trapézoïdale (dite aussi voile aurique du type voile au tiers) est fixée au grand mât qui lui, peut s’incliner vers l’arrière, jusqu’à 30 degrés. Comme le Commandant Hennique (cité dans Louis, p. 219) le relève en 1882, lors de sa découverte émerveillée de la flotte du golfe de Gabès, la grand voile diminuée de moitié permet “de naviguer encore très tard sur les plateaux où il n’y a pas de mer” (p. 17-18).

Quârab ce bateau écolo ne tolère pas de moteur
Et c’est bien là son malheur.
“el Lûd” a laissé les mers de Kerkennah
Aux plus petits gabarits, barques, “kamaki” ou floukas

Pour les pêcheurs dès lors motorisés
Ces petits carèbes sont plus faciles à manier.
Ainsi plus de Lûd à l’horizon…
SOS pour une espèce en voie de disparition…

Le Loud description André LOUIS Kerkennah (Kerkena)

Le Loud description André LOUIS Kerkennah (Kerkena)

 Un événement qui a marqué les kerkenniens

Le journal Achourouk dans son édition du 06 août 2015 rapporte qu’un “groupe d’inconnus a mis le feu au Loud dans la soirée du mercredi 05 aout 2015.” Un fait divers direz-vous si ce n’était que le loud en question, parti en quelques étincelles et de hautes flammes dans le ciel, est un emblème de l’indépendance. L’épave aujourd’hui calcinée est celle du bateau qui a permis en mars 1945, au futur Premier Président de la République, Habib Bourguiba, de rejoindre la Libye puis les Etats-Unis en vue de défendre la cause tunisienne.

Ainsi donc ce bateau à haute technicité en matière de navigation sur la mer kerkennienne “pleine de pièges” (A. Louis, 1961, p. 244) disparait en fumée. Notons comme le relève le journal, que cette destruction du bateau, patrimoine de l’histoire tunisienne, coïncide avec la célébration du 112ème anniversaire de Habib Bouguiba. La colère des tunisiens et des Kerkenniens est d’autant plus compréhensible que ces derniers préservaient depuis des années cette emblème de l’histoire du pays et du savoir-faire kerkennien. Ainsi pour que nous puissions être de dignes héritiers de ce patrimoine de l’histoire de la Tunisie, les efforts de conservation nous obligent à respecter, protéger et informer de l’existence et de l’origine de ces remarquables oeuvres de l’archipel de Tunisie.

Quel triste constat de voir un bout de Kerkennah partir en fumée, laissant quelques 5 spécimen dans le monde dont 2 exemplaires de Loud à l’abandon sur l’archipel. Ne pourrait-on pas en faire un excellent ambassadeur de l’histoire tunisienne et insulaire afin de conserver ce patrimoine des îles de Kerkennah et promouvoir une identité qui dépasse l’individu pour une cause plus grande ? Plusieurs bénévoles comme Feker Chaâbane (voir notre article “Où est passée la notion de bien public” et associations se mobilisent comme l’Association Kerkena pour le Patrimoine Maritime et Culturel Méditerranéen créée en 2003. L’objectif est d’agir pour la conservation de ces vaisseaux de la marine kerkennienne pour les générations futures et la mémoire de leurs aïeux.
sources :
– LOUIS A. (1961), Les îles Kerkenna, Étude d’ethnographie tunisienne et de géographie humaine. Institut des belles lettres arabes de Tunis, Université de Paris.
РHENNIQUE P. (1884), P̻cheurs et caboteurs de la c̫te de Tunisie, Paris Berger-Levrault et Cie.

A propos de l'auteur...

Mehdi Kachouri

Si j'étais un animal… Je serais invertébré au sang bleu. Ma légende dit que je navigue entre le clair, d’une intelligence hors norme, et l’obscur du Kraken. Avec mon tri-coeur kerkennien, je suis un hypersensible qui, un jour de 2009, décide de concevoir un espace de partage dédié à cet archipel méconnu de Méditerranée pour discuter des enjeux du patrimoine des 14 îles de Kerkennah aux eaux peu profondes cristallines et fragiles. Mes 8 tentacules sont autant de passions et de valeurs qui combinent technologie numérique, photographie, gastronomie, goût du partage, exigence du sens critique, inconditionnel de la faune et de la flore, respectueux de l’héritage de mes ancêtres et de l’Histoire de notre civilisation d’Europe et d'Afrique. Ma remarquable capacité d’apprentissage et d’adaptation me permet de proposer des articles indépendants, coups de coeur ou coups de gueule, sur une gamme tentaculaire de sujets, de l’actualité aux initiatives de développement local associatif, touristique, économique, politique... de l’archipel de Kerkennah. Aimant me camoufler dans les profondeurs (bien qu’à Kerkennah il faille aller très loin des côtes pour cela !), mystérieux et plein d'humour, je propose aussi un riche éventail de recettes de cuisine traditionnelle kerkennienne à base notamment de poissons et de fruits de mer... mettant ainsi ma mascotte à l’honneur et ma philosophie en tant que fondateur, propriétaire et administrateur du site kerkenniens.com : "Essayer de toujours le faire avec le (tri)coeur » !

Comments

  1. Mounir Zalila    

    Merci Mehdi pour ce rappel signalant la lente disparition d’une partie de notre patrimoine dont l’emblématique Loud fait partie, cette embarcation majestueuse qu’il nous plaisait, étant enfant, de voir naviguer avec ses larges voiles majestueusement déployées jusque près de la côte.
    Le Loud pouvait facilement accoster juste à la rive tellement son tirant d’eau était faible.
    C’est ainsi lui, alors que l’île ne comportait ni route ni électricité, ni port et pas d’hôpital bien entendu, qui amenait, de Sfax, le médecin, français à l’époque, une fois par mois, avec sa 2CV attachée sur ce que l’on pourrait appeler “le pont”du Loud. C’était le seul véhicule motorisé alors présent et qui pouvait aller, à travers pistes, de dispensaire en dispensaire pour les besoins des consultations.
    Ceci dit il n’y a pas que le Loud qui est en train de disparaître, car l’autre image de Kerkennah, qui fait tout son charme, c’est le palmier, première vision , que l’on avait en ligne d’horizon en allant vers l’île
    Outre son image le palmier a cette propriété de pouvoir retenir la terre.
    Il est en train de partir, coupé pour être remplacé par des oliviers et autres arbres à fruits.
    Ne serait-il pas approprié d’interdire de les couper?

    1. Mehdi Kachouri    

      Merci Mounir, comme toujours tes commentaires sont plein d’émotions et le réalisme de tes propos concernant le patrimoine de Kerkennah est aussi plein de gravité. Ta proposition d’interdire de “supprimer” les palmiers, est vitale pour cet équilibre fragile et un écosystème si sensible à l’érosion. Ta proposition pourrait faire l’objet d’un article si le cœur t’en dit.

  2. Assia    

    Ya hasra mon grand-père Haj Abdallah TOUMI en possédait un. Nous avons fait la traversée Sfax/Kerkenna/ Sfax d’innombrables fois. Que de souvenirs qui remontent à la surface.

    1. Mehdi Kachouri    

      Assia, si tu as la possibilité d’en faire un petit article avec photos je suis preneur 😉 Le loud incarne une identité Kerkennienne très forte je comprends que l’émotion et les souvenirs remontent.

      1. Assia    

        cela fait bien longtemps que ce loud n’existe plus. Mais les souvenirs restent.

  3. Sara    

    Hélas ! il n’y a pas que le Loud qui disparaît, Il ya les barques à voiles, mais les costumes traditionnels fouta et fulards colorés sont remplacés par les robes et foulards noirs les maisons traditionnelles aux belles cours et pièces par des maisons à vérandas…. les vergers clôturés de haies basses d’agaves ou de cactus par de hauts murs bétonnés et portails bref les kerkennniens détruisent leur identité petit à petit sans pitié.

    1. Mehdi Kachouri    

      La destruction ne veut pas dire que la sauvegarde est impossible. Il faut envisager de faire perdurer et garder cet esprit “Kerkenniens” dans nos cœurs mais aussi au travers des nouvelles générations pour qu’elles ne détruisent pas, bien au contraire mais qu’elles sauvegardent ce patrimoine insulaire que nous n’arrivons pas nous même à protéger malheureusement.

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